L'approche rogérienne appliquée au web et à la communication thérapeutique en visio
- Marie-Claudine GONZALEZ
- 30 juil. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 sept. 2025
Une découverte inattendue : quand la contrainte révèle l'essence.
Mars 2020. Comme beaucoup de thérapeutes, je me suis retrouvée face à une réalité que je n'avais pas choisie : basculer mes consultations en visioconférence du jour au lendemain.
Cette transition forcée m'inquiétait. Comment maintenir la qualité de la relation thérapeutique à travers un écran ? L'approche centrée sur la personne, avec ses exigences d'empathie, de congruence et de considération positive inconditionnelle, pouvait-elle vraiment fonctionner dans ce format dématérialisé ?
Ce que je découvris alors dépassa toutes mes attentes et transforma ma compréhension même de la pratique rogérienne.
Côté client : "Finalement, peu de différence quand la posture rogérienne est maintenue"
La première surprise vint de mes clients eux-mêmes. Contrairement à mes craintes, ils ne semblaient pas déstabilisés par ce nouveau format. Au contraire, beaucoup exprimaient même une certaine satisfaction à pouvoir poursuivre leur démarche thérapeutique depuis leur domicile.
Cette observation me rassura d'abord, puis m'interrogea. Qu'est-ce qui restait intact dans cette relation thérapeutique malgré la distance ? La réponse résidait dans les fondamentaux de l'approche rogérienne : tant que ma posture d'écoute, ma bienveillance et mon authenticité demeuraient présentes et perceptibles, le lien thérapeutique se maintenait.
Les clients continuaient à se sentir entendus, compris, acceptés. L'écran ne constituait pas une barrière à l'expression de leur monde intérieur. Au contraire, certains paraissaient même plus à l'aise dans leur environnement familier pour aborder des sujets sensibles.
Côté thérapeute : un effort qui révèle et enrichit
Pour moi, l'expérience fut différente. Cette nouvelle modalité me demandait indéniablement plus d'effort, d'attention et d'écoute. Privée d'une partie de la communication non verbale, je devais affiner ma perception des nuances vocales, intensifier mon attention aux micro-expressions visibles, développer une écoute plus fine des silences.
Mais cette intensification de mon attention produisit un effet inattendu : elle me permit de prendre un recul salutaire sur les situations exposées par mes clients. En face-à-face, nous avons tous cette tendance humaine, même minime, de vouloir résoudre la situation ou d'apporter un réconfort immédiat face à un mal-être. Cette réaction, bien que bienveillante, peut parfois nous éloigner du positionnement rogérien fondamental : accompagner en laissant le client faire son chemin, à son rythme.
Ce "recul" forcé de la vision m'a permis d'être plus ancrée dans ce positionnement authentique. L'écran agissait comme un garde-fou naturel contre mes réflexes spontanés de vouloir "réparer" ou consoler. Il me ramenait vers l'essence même de l'accompagnement rogérien : faire confiance au processus interne du client et résister à l'envie de "faire à sa place".
La révélation : une autonomie renforcée
Les semaines passant, j'observais quelque chose de remarquable : mes clients développaient une autonomie accrue, et cela, sur plusieurs dimensions.
D'abord dans leur démarche thérapeutique elle-même. Ils géraient leurs prises de rendez-vous selon leur propre avancée, se montraient plus affirmatifs dans l'expression de leur ressenti, prenaient davantage d'initiatives dans leurs récits.
Mais surtout, ils apportaient spontanément des solutions concrètes, établissant eux-mêmes les liens entre leurs pensées, leurs émotions et leurs actions. Cette phrase revenait souvent : "comment je fais, en fonction de comment je pense et ce que je ressens". Ils développaient cette intégration corps-esprit-émotion que Rogers considérait comme essentielle au changement thérapeutique.
Cette observation illustrait parfaitement la théorie rogérienne de la tendance actualisante. En étant moins "disponible" physiquement pour intervenir, j'avais créé un espace où leurs ressources internes pouvaient s'exprimer plus librement.
L'approfondissement : remettre en question les idées reçues
Ces constats répétés m'amenèrent à questionner mes représentations du "vrai" cadre thérapeutique. La visio n'appauvrissait pas la relation comme je l'avais craint ; elle libérait quelque chose d'essentiel chez mes clients. Cette "juste distance" que Rogers préconisait se trouvait matérialisée par l'écran, préservant l'autonomie du client tout en maintenant la présence thérapeutique.
J'ai réalisé que la présence rogérienne transcendait le support. Ce qui comptait n'était pas tant la proximité physique que la qualité de l'attention, l'authenticité de la posture et la confiance accordée au processus du client.
Le choix : construire une pratique cohérente
Fort de ces découvertes, j'ai pris une décision qui pourrait surprendre : je n'ai jamais repris les consultations en face-à-face. Cette expérience m'avait révélé une modalité thérapeutique non seulement viable, mais potentiellement plus congruente avec ma façon de pratiquer l'approche centrée sur la personne.
J'ai donc construit ma vie professionnelle entière autour de ce concept, créant un cabinet exclusivement en ligne. Cette décision n'était plus subie, mais choisie, assumée, réfléchie.
La maturité : une pratique assumée et enrichie
Aujourd'hui, je peux affirmer que la visioconférence offre des spécificités thérapeutiques propres dans le cadre de l'approche rogérienne :
Une autonomie renforcée du client qui se traduit par une prise d'initiative accrue dans son processus thérapeutique.
Une posture thérapeutique épurée qui résiste mieux aux tentations interventionnistes et respecte davantage le rythme du client.
Un cadre thérapeutique repensé où l'intimité du domicile peut favoriser l'expression authentique pour certains clients.
Une accessibilité élargie qui permet d'accompagner des personnes géographiquement éloignées ou à mobilité réduite.
Conclusion : l'innovation au service de l'authenticité
Mon parcours illustre comment une contrainte externe peut révéler et approfondir l'authenticité d'une pratique thérapeutique. En étant contrainte d'adapter ma pratique, j'ai découvert une modalité qui s'avérait plus congruente avec les principes rogériens que je pensais défendre.
Cette expérience nous rappelle que l'approche centrée sur la personne ne réside pas dans un cadre figé, mais dans une posture authentique qui peut s'adapter aux évolutions du monde tout en préservant ses valeurs fondamentales. La technologie, loin d'être un obstacle à la relation thérapeutique, peut devenir un outil au service d'une pratique plus juste et plus respectueuse du processus de croissance de chaque client.
Comme le disait Carl Rogers : "L'expérience est pour moi l'autorité suprême." Cette expérience de la visio m'a enseigné que l'innovation technique peut parfaitement servir l'authenticité relationnelle, pour peu qu'on lui fasse confiance et qu'on accepte de remettre en question nos représentations préconçues.
Marie-Claudine Gonzalez, psychopraticienne en Approche Centrée sur la Personne. J'accompagne mes clients exclusivement en visioconférence. Pour plus d'informations : https://www.mcgpsy.fr



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