C. Rogers vs S. Freud : duel ou dialogue ?
- Marie-Claudine GONZALEZ
- 9 sept. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 sept. 2025
Deux figures qui s’opposent… ou qui s’ignorent ?
Imaginez une table de café dans le Vienne des années 1930. D’un côté, un Sigmund Freud vieillissant, cigare à la main, sûr de sa méthode et de son vocabulaire déjà bien rodé. De l’autre, un jeune Carl Rogers, encore hésitant, mais déjà persuadé qu’il tient quelque chose d’essentiel : la conviction que l’être humain porte en lui les ressources de son propre développement. Le contraste est saisissant. Freud aurait sans doute trouvé ce garçon un peu naïf, trop optimiste, et Rogers aurait probablement ressenti chez le vieux maître une rigidité, une vision trop déterministe de la psyché humaine.
Le fait est que ces deux géants ne se sont jamais vraiment rencontrés, ni en chair et en os, ni dans un dialogue direct. Pourtant, leur confrontation imaginaire dit quelque chose d’essentiel : Freud et Rogers incarnent deux manières radicalement différentes de penser l’homme, sa souffrance et ses possibles chemins de guérison. Et si l’un a dominé le XXe siècle en imposant la psychanalyse comme paradigme incontournable, l’autre est venu fissurer cette hégémonie en proposant une approche presque scandaleusement simple : écouter vraiment la personne, sans la réduire à des concepts préétablis.
Freud : le détective de l’inconscient
Freud, c’est un peu le Sherlock Holmes de l’âme humaine. Toujours à la recherche d’indices enfouis dans les rêves, les lapsus, les symptômes. Son postulat de départ est clair : l’homme n’est pas maître chez lui. Ce qui gouverne nos vies, ce sont des forces inconscientes, archaïques, souvent sexuelles, qui nous manipulent comme des marionnettes. Dans ce cadre, le rôle du psychanalyste est celui d’un archéologue : déterrer les couches enfouies du psychisme, interpréter les symboles, décoder les refoulements.
Cette posture a quelque chose de fascinant, presque romanesque. Mais elle peut aussi devenir écrasante. Car si tout ce que je dis, pense ou ressens est ramené à mon Œdipe mal digéré ou à mes pulsions infantiles refoulées, où se situe ma liberté ? L’individu devient l’objet d’une analyse, parfois interminable, où l’expert interprète, traduit et, au fond, détient le pouvoir sur le récit de la personne. La cure analytique, dans sa forme la plus orthodoxe, installe un rapport hiérarchique : le patient parle, l’analyste sait.
Rogers : l’optimiste radical
À ce Freud qui voit l’homme prisonnier de ses pulsions et de son inconscient, Rogers répond par une confiance presque insolente dans la capacité de l’être humain à s’auto-réguler. Sa célèbre idée de la « tendance actualisante » en est le cœur : tout organisme vivant tend spontanément à se développer, à s’épanouir, à chercher ce qui le rend plus vivant. Un peu comme une plante qui se tourne naturellement vers la lumière, même lorsqu’elle a poussé de travers dans un coin sombre.
Dans la vision de Rogers, le rôle du thérapeute n’est pas d’interpréter ni de guider de l’extérieur. Il est de créer les conditions relationnelles favorables à ce mouvement intérieur.
Trois conditions, précises et radicales : une écoute empathique profonde, une acceptation inconditionnelle de la personne telle qu’elle est, et une authenticité congruente du thérapeute lui-même. Pas de jargon, pas de théorie plaquée : juste une rencontre vraie, humaine, où la personne peut progressivement se réconcilier avec son expérience et trouver sa propre voie.
Évidemment, cette confiance pouvait sembler à l’époque terriblement naïve, voire dangereuse. Comment ? Ne pas interpréter ? Ne pas analyser ? Ne pas guider ? Mais pour Rogers, c’était au contraire un pari sur l’intelligence fondamentale de la personne. Il racontait souvent que, lorsqu’on offre à quelqu’un un climat de compréhension et de respect, il finit par se diriger vers plus de cohérence et d’authenticité, presque malgré lui.
Duel de visions : déterminisme contre liberté
On pourrait caricaturer le débat ainsi : Freud dit "tu es déterminé par ton passé et tes pulsions inconscientes", tandis que Rogers répond "tu as en toi les ressources pour te transformer". L’un met l’accent sur les causes, l’autre sur le processus. L’un fouille le passé, l’autre mise sur le présent et le futur.
Prenons un exemple concret. Une personne consulte parce qu’elle vit des relations de couple chaotiques et douloureuses. Chez Freud, on chercherait les racines dans l’histoire familiale, les identifications aux parents, les refoulements infantiles. Le thérapeute interpréterait les répétitions et montrerait au patient comment son inconscient le piège dans des scénarios inconscients. Chez Rogers, la séance ressemblerait à une exploration beaucoup plus immédiate : "Qu’est-ce que vous ressentez là, en parlant de cette relation ?" "Comment votre corps réagit quand vous évoquez cette dispute ?" L’accent est mis sur l’expérience présente, et non sur l’interprétation d’un passé supposé.
Il serait injuste de réduire Freud à un simple déterministe pessimiste, ou Rogers à un optimiste béat. Mais il est vrai que leurs visions se heurtent frontalement sur la question de la liberté humaine. Pour Freud, nous sommes largement gouvernés par des forces inconscientes. Pour Rogers, nous pouvons accéder à une forme de liberté intérieure dès lors que nous sommes accueillis dans une relation suffisamment sécurisante.
Héritages et malentendus
Le plus ironique dans cette histoire, c’est que Freud a gagné en notoriété et en institution, mais que Rogers a gagné en influence pratique. La psychanalyse a longtemps régné dans les facultés, les hôpitaux et les salons littéraires. Elle a façonné notre vocabulaire : qui n’a jamais entendu parler de lapsus freudien ou de complexe d’Œdipe ? Mais dans la pratique quotidienne, dans les consultations, dans l’accompagnement psychologique, c’est souvent la philosophie rogerienne qui s’est imposée, parfois même sans qu’on le sache.
Aujourd’hui, la plupart des psychothérapies modernes — cognitivo-comportementales, humanistes, systémiques — intègrent des éléments de la posture rogerienne : l’empathie, l’authenticité, la valorisation du vécu subjectif. Même des médecins ou des coachs qui n’ont jamais lu Rogers utilisent ses principes. Comme si son héritage s’était diffusé en douce, par capillarité, là où Freud est resté figé dans son image d’icône intellectuelle.
Et puis, il y a ce malentendu : croire que Rogers était "gentil" et Freud "sévère". En réalité, Rogers était parfois très provocateur dans sa confiance radicale, et Freud pouvait être d’une grande lucidité clinique. Mais ce qui les distingue, c’est bien le type de regard qu’ils portent sur l’être humain : un regard soupçonneux chez Freud, un regard confiant chez Rogers.
Donc, duel ou dialogue ?
Alors, faut-il trancher ? Rogers contre Freud, duel à mort ? Pas forcément. Car malgré leurs divergences, les deux nous ont légué quelque chose d’essentiel. Freud nous a appris à ne pas nous contenter des évidences, à soupçonner que nos discours sont traversés par des forces cachées. Rogers nous a appris à faire confiance au vécu de la personne, à accueillir sa parole comme le chemin même de sa guérison.
Peut-être que la vraie sagesse est de ne pas choisir un camp comme on choisirait une équipe de football, mais de reconnaître que chacun incarne une facette de la condition humaine. Oui, nous sommes traversés par des déterminismes, mais oui aussi, nous pouvons croître et changer si nous trouvons une relation suffisamment humaine pour nous y autoriser.
Si Freud nous a appris à décrypter nos chaînes, Rogers nous a montré comment trouver la clé. Et entre un cigare viennois et une écoute empathique dans un bureau lumineux, à chacun de décider quelle ambiance lui convient le mieux.
Marie-Claudine Gonzalez



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