Ce que l’on entend (et ce qu’on ne doit pas entendre) par « Approche Centrée sur la Personne »
- Marie-Claudine GONZALEZ
- 8 sept. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 sept. 2025
Non, Carl Rogers n’était pas ce gentil gourou peace & love qui proposait simplement de sourire à tout le monde en hochant la tête. Et non, « être rogerien » ne veut pas dire répéter comme un perroquet ce que l’autre vient de dire.
L’Approche Centrée sur la Personne (ACP) a changé la psychologie au XXᵉ siècle. Elle a bouleversé la manière dont on pense la thérapie, l’éducation, le management, et même la politique. Pourtant, dès qu’on prononce ces quatre mots — Approche Centrée sur la Personne — trois mythes tenaces surgissent :
« C’est juste écouter, être passif. »
« C’est naïf : Rogers croyait que l’humain est naturellement bon. »
« Ce n’est pas prouvé scientifiquement, contrairement aux thérapies sérieuses. »
Ces caricatures persistent parce qu’elles sont confortables. Elles permettent de balayer d’un revers de main une posture exigeante, dérangeante, et profondément subversive. Alors, déconstruisons.
Qui était Carl Rogers (et pourquoi il dérange encore)
Carl Rogers (1902–1987) n’était pas seulement psychologue clinicien, il était un révolutionnaire tranquille. Formé dans une Amérique dominée par le behaviorisme et la psychanalyse orthodoxe, il ose affirmer dans les années 40–50 que le changement thérapeutique ne dépend pas d’un protocole, ni d’une interprétation savante, mais de la qualité de la relation.
Dans son article de 1957, The Necessary and Sufficient Conditions of Therapeutic Personality Change, Rogers énonce que trois conditions relationnelles suffisent pour qu’une personne puisse évoluer psychologiquement :
l’empathie précise (comprendre le monde de l’autre de l’intérieur, sans s’y perdre),
la congruence (authenticité du thérapeute),
la considération positive inconditionnelle (une forme d’accueil sans condition de valeur).
Ces conditions sont à la fois simples… et extrêmement exigeantes. Rogers a aussi écrit des ouvrages devenus classiques : Client-Centered Therapy (1951), On Becoming a Person (1961), et A Way of Being (1980).
Son héritage est immense : des milliers de thérapeutes, éducateurs, travailleurs sociaux, coachs, et même militants, s’appuient sur cette approche. Mais avec le temps, le message a été aplati, simplifié, parfois trahi.
Mythe n°1 : « L’ACP, c’est juste écouter »
Pourquoi ce mythe existe ?
Parce que Rogers parlait de non-directivité. Et pour beaucoup, « non-directif » = « passif ». Résultat : certains réduisent l’ACP à des reformulations mécaniques (« Vous vous sentez triste » — « Oui » — « Donc vous êtes triste »…). Une caricature qui fait fuir autant les praticiens que les patients.
La réalité rogerienne
La non-directivité n’est pas l’absence d’action, mais le refus d’imposer une direction externe. Rogers insistait : le thérapeute est activement présent. Il prête une attention phénoménologique, il entre dans le monde du client, il éprouve et communique sa compréhension.
Autrement dit, l’ACP n’est pas une chaise vide qui écoute poliment. C’est une présence humaine engagée. Rogers écrivait :
« Quand je peux créer une relation caractérisée par une authenticité de ma part, une profonde compréhension empathique, et une acceptation inconditionnelle, alors la personne se sent libre d’explorer toutes les parties de son expérience, même les plus redoutées. » (On Becoming a Person, traduction adaptée).
Illustration concrète
Un client dit : « Je suis nul, je gâche tout. »
L’écoute mécanique répond : « Vous dites que vous êtes nul. »
L’écoute rogerienne répond : « Je perçois combien vous êtes dur avec vous-même, comme si rien de ce que vous faisiez ne comptait. Ça a l’air douloureux. »
Dans le premier cas, on reflète des mots. Dans le second, on reflète une expérience vécue. Nuance capitale.
En bref !
La non-directivité ≠ passivité.
L’ACP demande une implication intérieure et un savoir-être relationnel exigeant.
Être rogerien, ce n’est pas « faire de l’écoute active » ; c’est risquer sa propre authenticité.
Mythe n°2 : « Rogers croyait que l’humain est naturellement bon »
Pourquoi ce mythe existe ?
Parce que Rogers parlait de « tendance actualisante » — une force de croissance présente en tout organisme vivant. Beaucoup en ont conclu que pour lui, l’humain est spontanément gentil, altruiste, lumineux. Image rassurante… et simpliste.
La réalité rogerienne
Rogers n’a jamais nié l’agressivité, la destructivité ou la souffrance psychique. Il a observé que, dans des conditions favorables (relation d’accueil, sécurité), les personnes se dirigent vers plus de cohérence, d’autonomie, et de responsabilité. Mais il reconnaît que les conditions sociales peuvent déformer cette tendance, générant violence et pathologie.
Il écrit dans A Way of Being :
« Je n’ai jamais dit que l’être humain est naturellement bon. J’ai dit que, placé dans des conditions défavorables, il peut devenir destructeur. Mais dans des conditions favorables, il tend à se développer de façon constructive. » (traduction adaptée).
Illustration clinique
Rogers a travaillé avec des personnes hospitalisées, des prisonniers, des individus violents. Son pari : même là, une étincelle d’actualisation subsiste, mais elle demande un climat relationnel spécifique pour émerger.
En bref !
L’ACP ne nie pas la souffrance, la destructivité ou les troubles graves.
Elle propose une hypothèse : même au cœur du chaos, une tendance constructive peut être relancée.
Croire que « Rogers = naïveté » est une caricature ; c’est ignorer la radicalité de son pari relationnel.
Mythe n°3 : « L’ACP n’est pas prouvée scientifiquement »
Pourquoi ce mythe existe ?
Parce que les institutions aiment les protocoles standardisés. L’ACP, qui s’appuie sur la relation plutôt que sur des techniques prescriptives, semble insaisissable. On accuse donc Rogers de subjectivité ou d’inefficacité.
La réalité rogerienne
Rogers a été un pionnier de la recherche clinique : il a enregistré des séances, élaboré des outils d’évaluation, publié des données. Aujourd’hui, les méta-analyses montrent que les thérapies centrées sur la personne et expérientielles sont efficaces, comparables à d’autres approches pour de nombreux troubles (notamment dépression, anxiété, estime de soi).
L’élément central : la qualité de la relation thérapeutique. Même les manuels de thérapies cognitivo-comportementales reconnaissent désormais que l’alliance thérapeutique est l’un des meilleurs prédicteurs d’efficacité… exactement ce que Rogers affirmait en 1957.
Illustration contemporaine
Des chercheurs comme Mick Cooper ont montré que, lorsque l’ACP est pratiquée avec rigueur, ses résultats sont solides. Les difficultés apparaissent quand on réduit l’ACP à une technique pauvre, ou quand on l’évalue sans respecter ses spécificités.
En bref !
Oui, l’ACP a des preuves.
Non, elle n’est pas « moins sérieuse ».
Elle pose même un défi : comment mesurer ce qui se vit dans la rencontre humaine ?
Ce que fait vraiment un thérapeute rogerien
Au-delà des mythes, que fait concrètement un praticien ACP ?
Il est présent : congruent, sans masque professionnel rigide.
Il est empathique : il cherche à ressentir de l’intérieur, pas à analyser de l’extérieur.
Il est accueillant : il ne conditionne pas sa considération à la performance, au « bon » comportement, ou au diagnostic.
Ce qui ne veut pas dire qu’il est sans limites. L’ACP n’exclut pas la prudence : un thérapeute rogerien peut orienter vers une hospitalisation si nécessaire. Il ne trahit pas Rogers en le faisant, au contraire : il maintient une attitude de respect et de sécurité.
Extensions contemporaines : Natalie Rogers et l’art-thérapie centrée
Natalie Rogers, fille de Carl, a prolongé l’ACP dans le champ de l’art-thérapie. Son approche, appelée Creative Connection, part d’une conviction simple : les mêmes conditions rogeriennes (empathie, congruence, considération positive) favorisent la créativité expressive.
Elle a montré que peinture, danse, écriture peuvent devenir des moyens d’accéder à son expérience interne. Mais attention : ce n’est pas « faire de l’animation artistique ». L’art n’est pas une distraction, mais une voie vers l’authenticité de soi, toujours dans le cadre rogerien.
Preuves et limites : que dit la recherche ?
La recherche confirme : l’ACP fonctionne, surtout quand la relation est vécue comme authentique et sécurisante.
Ses forces :
dépression, anxiété, estime de soi ;
amélioration de l’alliance thérapeutique ;
pertinence en contexte éducatif, social, interculturel.
Ses limites :
certaines pathologies sévères nécessitent des prises en charge complémentaires ;
dans les systèmes de santé orientés vers les protocoles, l’ACP souffre d’un déficit de reconnaissance institutionnelle.
Mais loin d’être dépassée, l’ACP inspire aujourd’hui les approches centrées sur le patient, la médecine narrative, et même la psychologie positive.
En conclusion, trois mythes tombent :
Non, l’ACP n’est pas passive.
Non, Rogers n’était pas naïf.
Non, ce n’est pas une approche « sans preuves ».
Reste la réalité : l’ACP est une posture exigeante, parfois inconfortable, toujours radicale. Elle nous rappelle que la thérapie n’est pas une technologie, mais une rencontre humaine.
Alors, la prochaine fois que vous entendrez « Rogers ? Ah oui, l’écoute active ! », vous saurez que c’est faux. Et peut-être aurez-vous envie d’ouvrir On Becoming a Person… et de découvrir par vous-même.
Bibliographie sélective
Rogers, C. R. (1951). Client-Centered Therapy.
Rogers, C. R. (1961). On Becoming a Person.
Rogers, C. R. (1957). The Necessary and Sufficient Conditions of Therapeutic Personality Change.
Rogers, C. R. (1980). A Way of Being.
Rogers, N. (1993). The Creative Connection: Expressive Arts as Healing.
Cooper, M. (2010). Person-Centred Therapy: Myth and Reality.
Marie-Claudine Gonzalez



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