ACP vs autres approches : Pourquoi Rogers a révolutionné la psychothérapie ?
- Marie-Claudine GONZALEZ
- 31 juil. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 sept. 2025
Imaginez la scène : nous sommes dans les années 1940. Dans un cabinet de psychanalyse, le patient s'allonge sur le divan pendant que le thérapeute, invisible derrière lui, prend des notes en silence. De l'autre côté de la ville, un behavioriste observe méticuleusement les comportements de son patient, prêt à les "corriger" avec des techniques de conditionnement.
Et puis arrive Carl Rogers, qui débarque avec une idée totalement révolutionnaire : "Et si on faisait confiance aux gens ?"
Aujourd'hui, cette proposition peut sembler évidente, mais à l'époque, c'était carrément subversif. Pour comprendre pourquoi l'ACP a fait l'effet d'une bombe dans le petit monde de la psychothérapie, il faut d'abord voir ce qui se faisait avant... et ce qui se fait encore aujourd'hui.
Le monde "d'avant" Rogers : experts et patients
La psychanalyse : "Docteur, j'sais pas ce qui m'arrive"
En psychanalyse traditionnelle, le thérapeute est LE détenteur du savoir. Il connaît votre inconscient mieux que vous, décrypte vos rêves comme un archéologue déchiffre des hiéroglyphes, et vous explique que votre peur des araignées vient probablement d'un traumatisme œdipien refoulé.
Exemple concret : Marie arrive en consultation parce qu'elle se sent constamment anxieuse au travail. En psychanalyse classique, la séance pourrait ressembler à ça :
Thérapeute : "Parlez-moi de votre père."
Marie : "Euh... en fait, je voulais vous parler de mon patron qui..."
Thérapeute : "Votre patron représente une figure paternelle. Cette anxiété révèle votre rapport conflictuel à l'autorité masculine."
Le patient devient spectateur de sa propre thérapie. C'est le thérapeute qui "sait", interprète, et délivre LA vérité sur ce qui vous arrive.
Le comportementalisme : "On va vous arranger ça"
Chez les behavioristes, c'est encore plus direct : vous avez un problème ? On va le résoudre avec des techniques éprouvées. Phobies, anxiété, addictions... tout se traite par conditionnement, désensibilisation, renforcement.
Exemple concret : Jean a une phobie sociale. Approche behavioriste :
Thérapeute : "Nous allons utiliser la désensibilisation systématique. Semaine 1 : vous regardez des photos de groupes. Semaine 2 : vous écoutez des enregistrements de conversations. Semaine 3..."
Efficace ? Souvent, oui. Mais Jean, lui, dans tout ça ? Il exécute le programme. Point.
Rogers débarque : "Et si on écoutait les gens ?"
Carl Rogers arrive donc dans ce paysage avec une proposition qui fait l'effet d'un pavé dans la mare : la personne qui consulte est celle qui sait le mieux ce dont elle a besoin.
Révolutionnaire ? Absolument. Parce que ça change tout :
Plus de diagnostic posé par l'expert
Plus de protocole imposé par le thérapeute
Plus d'interprétations savantes délivrées du haut de son savoir
À la place : une relation d'égal à égal où le thérapeute accompagne la personne dans sa propre exploration.
Comment ça se passe concrètement ?
Reprenons Marie et son anxiété au travail. En ACP :
Marie : "Je me sens constamment stressée au bureau. J'ai l'impression que tout le monde me juge."
Thérapeute ACP : "Vous ressentez comme un poids, cette sensation d'être observée en permanence..."
Marie : "Exactement ! Et le pire, c'est que même quand tout va bien, j'anticipe le moment où ça va mal se passer. C'est épuisant."
Thérapeute : "Cette fatigue de toujours être en alerte, d'attendre que quelque chose se passe..."
Marie : "Oui... En fait, ça me rappelle quand j'étais enfant. Ma mère était très critique, jamais rien n'était assez bien. Je crois que j'ai appris à guetter les signes de mécontentement partout."
Notez la différence : Ce n'est pas le thérapeute qui fait le lien avec l'enfance. C'est Marie qui le découvre naturellement, à son rythme. Le thérapeute ne fait que refléter ce qu'elle exprime, créant un espace sécurisé pour qu'elle puisse explorer.
Les vraies différences pratiques
Qui détient le savoir ?
Approches traditionnelles : Le thérapeute sait ce qui ne va pas et comment le réparer.
ACP : La personne porte en elle les ressources pour comprendre et résoudre ses difficultés.
Qui mène la danse ?
Psychanalyse/TCC : Le thérapeute guide, oriente, structure la séance.
ACP : La personne détermine le rythme, les sujets, la direction.
Comment on "guérit" ?
Approches directives : Par l'insight (prise de conscience imposée) ou par l'apprentissage de nouvelles techniques.
ACP : Par la croissance naturelle qui émerge d'une relation authentique et sécurisante.
Un exemple qui change tout
Paul, 35 ans, vient consulter pour des "problèmes de couple". Voyons comment chaque approche l'aborderait :
Version psychanalytique : "Vos difficultés conjugales révèlent probablement des enjeux inconscients liés à votre relation primaire avec votre mère. Nous allons explorer votre histoire familiale pour comprendre ces mécanismes de répétition."
Version TCC : "Nous allons identifier les pensées dysfonctionnelles qui alimentent vos conflits conjugaux et vous enseigner des techniques de communication plus efficaces."
Version ACP :
Thérapeute : "Qu'est-ce qui vous amène ici aujourd'hui ?"
Paul : "Ma femme et moi, on se dispute tout le temps. C'est devenu invivable."
Thérapeute : "Ces disputes constantes, ça vous pèse énormément..."
Paul : "Oui, j'ai l'impression qu'on ne se comprend plus. Avant, on arrivait à parler, maintenant c'est la guerre froide."
Thérapeute : "Vous avez le sentiment d'avoir perdu cette complicité que vous aviez..."
Et là, Paul va pouvoir explorer ce qui se passe vraiment pour lui, sans qu'on lui plaque une grille de lecture externe.
Pourquoi ça marche (et pourquoi ça dérange)
L'ACP fonctionne parce qu'elle fait confiance à quelque chose de fondamental : notre tendance naturelle à croître et à nous épanouir. Rogers appelait ça la "tendance actualisante".
Concrètement, ça veut dire qu'on a tous en nous une boussole interne qui nous guide vers ce qui nous fait du bien. Le problème, c'est que cette boussole est souvent brouillée par :
Les jugements des autres
Nos propres autocritiques
Les "il faut que" et "tu dois"
La peur du rejet
Le rôle du thérapeute ACP ? Créer un environnement tellement sécurisant et bienveillant que cette boussole interne peut enfin se remettre à fonctionner.
Mais alors, pourquoi tout le monde ne fait pas de l'ACP ?
Bonne question ! Plusieurs raisons :
C'est moins rassurant (pour le thérapeute aussi !) de ne pas avoir de protocole précis à suivre
Ça demande une vraie remise en question de la posture d'expert
C'est plus long que certaines approches directives
Ça ne marche pas pour tout (troubles graves, urgences psychiatriques...)
Et puis, soyons honnêtes : il y a quelque chose de séduisant à se dire qu'on détient les clés pour "réparer" les gens. L'ACP demande plus d'humilité... et c'est parfois difficile à avaler.
La révolution continue
Aujourd'hui, même si l'ACP pure est moins pratiquée, son influence est partout. Les approches "intégratives", la psychologie positive, les thérapies humanistes... toutes portent une part de l'héritage rogérien.
Et vous savez quoi ? Dans notre monde où tout va vite, où on veut des solutions immédiates, il y a quelque chose de profondément subversif à dire : "Prenez le temps de vous écouter. Vous avez déjà tout ce qu'il faut en vous."
Rogers avait 50 ans d'avance. Et il continue à en avoir.
Pour aller plus loin, n'hésitez pas à explorer les autres articles de ce blog sur l'ACP et ses applications concrètes en thérapie.
Marie-Claudine Gonzalez



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