Neuro-atypique et soi-même : comment l'Approche Centrée sur la Personne vous aide à comprendre votre pensée.
- Marie-Claudine GONZALEZ
- 22 sept. 2025
- 6 min de lecture
Quand penser autrement devient un défi (et une richesse)
Vous vous sentez parfois "hors cadre" ? Comme si votre cerveau suivait une autre carte que celle de la majorité ?
Peut-être que vos pensées vont à cent à l'heure. Ou au contraire, elles mettent du temps à se déplier. Probablement que les sons, les lumières ou les contacts physiques prennent toute la place dans vos journées.
Aujourd'hui, on parle beaucoup de "neurodiversité" : autisme, TDAH, HPI, hypersensibilités… Le discours dominant oscille entre pathologiser ("il faut corriger") et glamouriser ("être un génie caché"). Dans les deux cas, l'essentiel vous échappe : vous.
Cet article vous propose une autre voie. Celle de Carl Rogers et de l'Approche Centrée sur la Personne (ACP). Une approche humaniste qui ne cherche pas à vous réparer, mais à vous aider à mieux vous comprendre, dans votre singularité.
Qu'entend-on par "neuro-atypique" ?
Le terme neuro-atypique regroupe des façons de fonctionner cognitives, sensorielles et émotionnelles qui diffèrent de la norme dite "neurotypique". Cela inclut, par exemple :
les personnes autistes,
celles qui vivent avec un TDAH,
les profils dits "hauts potentiels" (HPI, HPE),
les hypersensibles,
et bien d'autres réalités encore.
Note : L'évolution du vocabulaire est révélatrice de notre changement de regard. Nous sommes passés des "troubles" et "déficits" (perspective médicale) à la "neurodiversité" (perspective sociale), un terme forgé par la militante autiste Judy Singer dans les années 1990. Cette évolution reflète un passage d'une vision pathologisante à une reconnaissance de la diversité neurologique comme variation naturelle de l'humanité.

Dans l'esprit rogerien, ce terme ne doit jamais devenir une étiquette réductrice, mais un point de départ pour comprendre son expérience. Carl Rogers aurait sans doute insisté : "Ce qui compte, ce n'est pas la catégorie, c'est comment vous la vivez."
Les principes rogeriens — pourquoi ils parlent à la neurodiversité ?
Carl Rogers (1902–1987), psychologue humaniste, a proposé une vision de la thérapie radicalement différente de la psychanalyse ou du behaviorisme. Pour lui, trois conditions fondamentales suffisent à favoriser la croissance psychologique :
L'empathie : se mettre dans le monde de l'autre, comme si c'était le sien.
Le regard positif inconditionnel : accueillir la personne telle qu'elle est, sans jugement.
La congruence : être authentique, vrai, dans la relation thérapeutique.

Pour une personne neuro-atypique, ces trois conditions offrent un espace de respiration. Pas besoin de se déguiser en "normal". Pas besoin de cacher ses stimulations sensorielles ou ses pensées arborescentes.
Note : Carl Rogers n'a jamais parlé de "neurodiversité" (le concept est né bien après lui). Ce que nous faisons ici, c'est appliquer ses principes à cette réalité contemporaine — dans son esprit, mais sans trahir son humilité.
Comment l'ACP aide concrètement à comprendre votre façon de penser ?
L'ACP n'est pas une boîte à outils techniques. C'est un climat relationnel. Et pourtant, ce climat a des effets très concrets pour comprendre son propre fonctionnement.
Mécanisme 1 — L'empathie comme cartographie subjective
Quand le thérapeute reformule vos paroles, vos métaphores, vos gestes, vous découvrez parfois votre monde intérieur comme une carte dessinée devant vous.
Exemple : "Vous dites que vos pensées courent comme des chevaux sauvages… si nous regardions ensemble ces chevaux, qu'est-ce qu'ils veulent vous montrer ?"
Mécanisme 2 — Le regard positif inconditionnel comme antidote à la honte
Beaucoup de personnes neuro-atypiques ont entendu : "tu es trop", "pas assez", "bizarre". Ici, au contraire, tout ce qui émerge est accueilli comme légitime.
Cela permet d'expérimenter : "Et si je laissais mes idées se déployer sans les censurer ?"
Mécanisme 3 — La congruence comme miroir honnête
Un thérapeute congruent peut dire : "En vous écoutant, je ressens un tourbillon, c'est très intense pour moi aussi."
Ce miroir aide à voir l'impact concret de son mode de pensée sur autrui — sans jugement, mais avec authenticité.
Mécanisme 4 — L'actualisation comme moteur
Carl Rogers croyait en la tendance actualisante : l'élan naturel de chaque organisme vers le développement.
En ACP, cela signifie qu'en comprenant votre propre mode de pensée, vous allez spontanément trouver des stratégies qui respectent votre style — plutôt que d'essayer de vous normaliser.
Exercices pratiques pour s'approprier l'approche
Exercice 1 : La cartographie de vos pensées (15 minutes)
Prenez une feuille blanche
Au centre, écrivez "Mes pensées aujourd'hui"
Autour, dessinez ou écrivez tout ce qui vous vient, sans censure
Observez : y a-t-il des patterns, des couleurs, des formes qui reviennent ?
Posez-vous la question rogerienne : "Qu'est-ce que cette carte me révèle sur moi ?"
Exercice 2 : Le regard positif inconditionnel envers soi (10 minutes)
Identifiez un aspect de votre fonctionnement que vous jugez habituellement
Reformulez-le de manière neutre : "Je remarque que je..."
Ajoutez une phrase bienveillante : "Et c'est ok d'être ainsi"
Explorez : "Qu'est-ce que cette particularité m'apporte ?"
Adaptations pratiques — quand la séance s'ajuste à vous
L'ACP n'impose pas de protocole figé. Mais elle peut être adaptée pour rendre l'espace thérapeutique plus confortable aux personnes neuro-atypiques.

Techniques ACP traduites :
Reformulations courtes et claires pour ceux qui pensent très vite.
Métaphores visuelles pour ceux qui pensent en images.
Temps de silence respecté pour ceux qui réfléchissent lentement.
L'art-thérapie :
Sans être obligatoire, l'art-thérapie peut être un formidable pont pour les personnes neuro-atypiques. Natalie Rogers (fille de Carl) a développé le Person-Centered Expressive Arts Therapy, où le dessin, le mouvement, l'écriture permettent d'explorer son monde intérieur.
Exemple : "dessiner vos pensées d'aujourd'hui en trois couleurs" → puis en parler.
Vignette clinique — comprendre autrement
Imaginez Léa, 26 ans, hypersensible, TDAH diagnostiqué.
Elle dit : "Mon cerveau est comme un feu d'artifice permanent. J'essaie de tout noter, mais j'oublie l'essentiel."
En séance ACP :
Le thérapeute reflète : "Je vois ce feu d'artifice. C'est intense et coloré… et peut-être un peu épuisant aussi ?"
Léa respire, se sent comprise.
Petit à petit, elle se rend compte que ses idées fusent, surtout quand elle est enthousiaste, et qu'elle peut canaliser cette énergie en créant une mind map visuelle.

Thérapeutes ACP et neurodiversité : ressources contemporaines
Plusieurs praticiens intègrent aujourd'hui l'ACP et la neurodiversité :
Dr. Barry Duncan (États-Unis) : développe des approches centrées sur la personne pour les profils TDAH,
Marie-Françoise Parot (France) : formatrice ACP qui s'intéresse aux hypersensibles,
L'Association Francophone de l'Approche Centrée sur la Personne (AFACP) propose des formations spécialisées.
Conseil pratique : Cherchez un thérapeute formé en ACP qui mentionne explicitement son intérêt pour la neurodiversité ou l'hypersensibilité.
Quand l'ACP peut (ou doit) être complétée par d'autres approches.
Soyons clairs : l'ACP n'est pas une baguette magique.
Parfois, un diagnostic médical est nécessaire, parfois une prise en charge éducative ou médicamenteuse s'impose.
La clé rogerienne ? Tout se fait avec vous, pas sur vous.
Si une autre approche est proposée, elle doit être coconstruite, discutée, respectueuse de votre autonomie.
Note : Carl Rogers aurait probablement critiqué toute forme d'imposition. Le maître-mot reste : consentement et collaboration.
Ressources pratiques
Livres fondamentaux :
Carl Rogers, Devenir une personne (titre original : On Becoming a Person)
Carl Rogers, Une manière d'être (A Way of Being)
Natalie Rogers, The Creative Connection (non traduit) → traduction proposée : La connexion créative
Ressources sur neurodiversité et humanisme :
Temple Grandin, Dans le cerveau des autistes
Fabrice Bak, Hypersensibles : mieux se comprendre pour mieux s'accepter
Christel Petitcollin, Je pense trop : comment canaliser ce mental envahissant
Formations et associations :
AFACP (Association Francophone de l'Approche Centrée sur la Personne)
FFAT (Fédération Française des Art-thérapeutes)
Centres de formation ACP avec modules "diversité neurologique"
Comprendre sans se juger
Être neuro-atypique, ce n'est pas un problème à résoudre. C'est une invitation à écouter son propre fonctionnement et à l'honorer.
L'Approche Centrée sur la Personne vous aide à poser ce regard doux, clair, et profondément transformateur sur vous-même.
Et si, plutôt que de chercher à "rentrer dans le moule", vous commenciez par tracer votre propre carte ?
Marie-Claudine Gonzalez
Cet article n’est qu’un début…
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Un guide à la fois ludique et bienveillant, pour mettre en pratique l’Approche Centrée sur la Personne au quotidien.
Cet article s'inspire de l'esprit rogerien tout en l'appliquant aux réalités contemporaines de la neurodiversité. Il ne remplace pas un accompagnement thérapeutique, mais peut vous aider à mieux comprendre votre singularité.